La petite brodeuse

 

Les histoires d’Alakawa

 

Je vais te raconter une histoire de mon peuple

La petite brodeuse

Il était une fois une jeune fille de la tribu qui avait une passion pour manier le fil et l’aiguille. Elle n’était pas comme ses amies qui se contentaient de filer et tisser la laine pour la confection de leurs vêtements. Elle se dépêchait de faire toutes les tâches qui lui incombaient pour le bien de la tribu pour avoir du temps et broder. Elle égayait toutes ses tenues, trouvant son inspiration dans la nature ou dans les légendes de ses ancêtres. Ses amies trouvaient que c’était une perte de temps, mais n’en restaient pas moins impressionnées de la beauté de son travail, aussi la respectaient-elle.

Un jour, un de ses amis revint blessé d’une chasse. Une ourse les avait surpris et attaqués. Ce n’était pas fréquent, et il aurait dû guérir, même s’il avait gardé une cicatrice profonde. Mais son esprit semblait empoisonné et ne voulait revenir à la raison. La fièvre le tenait depuis dix jours et personne ne savait que faire. La petite brodeuse était très triste de cette situation. Elle aimait profondément son ami et souhaitait du fond de son cœur trouver une solution pour apaiser son mal. Elle se mit à penser à l’ourse qui avait dû avoir peur, à son ami que la colère avait dû aveugler. Et elle broda sur une couverture. Elle sentait inconsciemment que des esprits avaient été dérangés, perturbés, et qu’ils étaient la cause du malheur de son ami.

Elle broda la nature dans son abondance, elle broda l’ourse et son petit dans un moment de bonheur, elle broda son ami qui rentrait victorieux de sa chasse, souriant et fier de nourrir sa famille. Et elle entoura toute la scène de symboles qu’elle voyait dans son cœur en y mettant l’intention d’apaiser les esprits. Nuit et jour, elle broda sans relâche. Personne n’osa la déranger, la voyant si absorbée par son ouvrage. Deux jours entiers il lui fallut pour arriver au bout de son travail, elle se leva enfin de son siège, alla déposer la couverture sur son ami et s’endormi profondément à côté de lui. Elle rêva.

Au-dessus d’elle et de son ami, elle voyait la colère figée dans une expression de tourmente. Elle apercevait plus loin l’ourse prête à se battre contre l’homme qui menaçait son fils. Alors la petite brodeuse tenta désespérément d’expliquer à l’ourse que son ami ne voulait pas toucher à son petit, qu’il était juste parti chasser le bison pour nourrir sa famille. L’ourse la regarda profondément. La petite brodeuse se senti pénétré par la force de l’ourse jusqu’au plus profond de son âme. Comme par enchantement, elle vit la scène qu’elle avait brodée s’animer sous ses yeux. L’ourse lui montra son territoire, zone dont elle interdisait l’accès aux hommes. Si la tribu s’engageait à respecter son espace de vie, alors l’ourse emploierait sa magie à guérir son ami. Le cœur de la jeune brodeuse s’illumina de bonheur. L’ourse ajouta : « brode pour les Esprits, ils te parleront à travers le fil et l’aiguille. »

Au petit matin suivant, lorsque la brodeuse ouvrit les yeux, elle vit que son ami était réveillé. Il était encore faible, mais conscient, et la regardait en souriant.

« L’ourse m’a demandé de veiller sur toi. La douleur qu’elle m’a infligée m’a mis tellement en colère que je n’arrivais pas à sortir mon esprit de cet espace en moi. Tu m’as sauvé. Ta broderie m’a sauvé. Tu peux compter sur moi pour être à tes côtés chaque jour de notre vie. »

Bien sûr qu’elle le désirait !

Après une bonne journée de repos, la petite brodeuse repris son fil et son aiguille. Elle broda pour les Esprits, leur demandant de veiller sur sa tribu, sur ses amis et chacun voulu une de ses broderies sur son manteau pour être en paix avec le monde qui les entourait.

 

Et que la Lumière nous accompagne pas à pas !

Le mariage forcé

 

Les Histoires d’Alakawa

 

Je vais te raconter une histoire d’amour de mon peuple.

 

Il était une fois dans un village de mon peuple, deux jeunes hommes qui s’aimaient d’un amour fraternel. Tout dans leur vie les satisfaisait et ils avaient grand plaisir à être ensemble. Mais voilà que le chef du village voisin vint avec sa fille, une belle indienne au regard profond. Le plus jeune des deux amis resta bouche bée devant elle, suscitant la moquerie sur lui. Il ne pouvait s’empêcher de la regarder et de l’admirer. Mais le chef voulait créer une alliance avec ce village et avait l’intention de marier sa fille au plus valeureux des guerriers. L’homme en question était imbu de lui-même, sûr de sa stature et méprisant pour les jeunes comme nos deux amis.

La jeune fille, elle, même si sa place de fille de chef l’obligeait à la retenue, ne semblait pas vouloir se laisser faire quand elle aperçut son prétendant. Elle supplia son père de l’écouter, que jamais elle ne se donnerait à un homme pareil, mais il ne voulut rien savoir et l’affaire fut arrangé entre les chefs.

C’est alors qu’elle décida de ruser : rien ne lui prouvait que cet homme fût le plus valeureux du village, elle voulait donc mettre tous les hommes à l’épreuve pour choisir celui qui la mériterait vraiment.  « Impensable » affirmèrent les chefs, elle devait faire ce qu’on lui demandait, un point c’est tout. Mais la jeune fille s’entêta si bien et si fort que les deux hommes cédèrent et organisèrent une bataille à laquelle tous les jeunes hommes célibataires du village pourraient participer. Elle annonça qu’elle offrirait son manteau à l’homme le plus valeureux de tous en signe d’engagement.

Il fallut quelques jours pour rassembler chasseurs et guerriers et organiser la fête. Pendant ce temps, la jeune fille et son père furent reçus dans la hutte du chef. Nos deux amis, trop jeunes pour prétendre se battre pour les beaux yeux de la belle, profitèrent de ces moments pour offrir leurs services et la divertir. Ainsi, ils l’emmenèrent découvrir les Terres de leur tribu, et eux qui étaient curieux de tout, ils purent lui montrer quantité de choses amusantes et enrichissantes. Mais surtout, ils prirent le temps de lui poser des questions sur elle, sur les habitudes de sa tribu, sur son mode de vie. Sa visite obligeait le chef à vivre dans le faste, mais en réalité, le quotidien du village était beaucoup plus sobre.

Ils échangèrent ainsi sur leurs coutumes respectives, découvrirent qu’elle était la descendante d’une longue lignée de femmes-médecines qui ne s’en laissaient pas conter par les hommes et qui pouvaient choisir leur époux comme elles l’entendaient. Sauf que son village était menacé par l’arrivée d’ennemis, ce qui avait décidé son père à vouloir créer une alliance sûre pour se défendre si besoin. Il comptait sur la place qu’occuperait sa fille pour avoir l’aide de guerriers supplémentaires. La jeune femme n’était pas d’accord avec son père. Elle était persuadée que cette situation pouvait se régler autrement que par une guerre. Mais le chef ne voulut rien savoir. Son sorcier lui avait dit d’agir ainsi et il s’y était plié.

Alors qu’ils discutaient de ces ennemis et de la solution imaginée par le sorcier, les 3 jeunes gens réfléchirent ensemble à un autre moyen d’agir. Que savaient-ils de cette nouvelle tribu qui venait s’installer sur leurs Terres ? Pas grand-chose. Peut-être fallait-il commencer par là. Puis soudain notre jeune ami eut l’idée d’aller demander conseil au Vieux Sage de la grotte joyeuse. Effectivement, cet homme semblait toujours avoir des réponses aux problèmes qu’on lui posait, aussi se mirent-ils tout de suite en route. Après quelques heures de marche, ils arrivèrent sur une Terre fertile au pied d’une montagne aride. Ils entamèrent la pente de la montagne, zigzagant, peinant, soufflant. Pourtant, plus ils avançaient, plus ils se sentaient léger et joyeux. Un effet de la magie du lieu semblait-il. Soudain, au détour d’un énième zigzag, ils tombèrent nez à nez avec le vieux sage, assis là sur un promontoire, à observer le ciel.

« J’ai pu voir vos tourments depuis la vallée et vos questionnements depuis le début de votre montée sur la montagne joyeuse, jeunes gens ! Comment vous sentez-vous donc maintenant ? »

Tous trois le regardèrent interloqués. Comment ce vieux sage pouvait-il connaître leurs questions avant qu’ils les aient posées ?

« Venez vous rafraichir dans la grotte, ajouta-t-il dans un grand sourire. L’air frais vous fera du bien. »

Et tous d’entrer dans la grotte à sa suite. L’endroit était surprenant. Bien que profonde, des rayons de lumière traversaient la paroi rocheuse et offraient une douce atmosphère à ce qui aurait pu être sombre et étouffant. La roche semblait scintiller et se parer de couleurs pour les accueillir de la plus joyeuse des manières. Au fond les restes d’un feu fumaient au centre d’un ensemble de sièges de bois et de pierres fabriqués avec finesse et élégance. Le vieux sage leur proposa une infusion et les invita à s’installer chacun sur un siège. La fraîcheur de la pierre leur fit du bien et ils oublièrent vite la difficile montée de la montagne. Souriant, le Vieux Sage leur demanda :

« Quelle est la chose la plus importante pour vous ? La réussite de votre entreprise ou la sagesse que vous en retirerez ? »

Le plus âgé des amis répondit tout de suite :

« Si nous réussissons, cela voudra dire que nous sommes sages, donc pour moi la chose la plus importante est de réussir. »

La jeune fille n’était pas d’accord. Elle pensait qu’on pouvait échouer, même en étant sage, et que donc retirer de la sagesse d’un événement était plus important puisque cela voulait dire qu’on était capable d’apprendre et d’évoluer.

Le plus jeune les regarda silencieusement. Il réfléchissait à la chose la plus importante pour lui. Certes, il avait envie de réussir, prouver que la voie guerrière n’était pas toujours la meilleure. Mais aussi il sentait que parfois, c’était nécessaire. Quant à la sagesse, elle était toujours là pour qui la demandait. C’était bien pour cela qu’ils avaient fait tout ce chemin. Il suffisait de savoir où la trouver. Non, ce qui était le plus important pour lui, c’était l’intention avec laquelle on faisait ses choix.

Le Vieux Sage l’observait comme s’il pouvait suivre son débat intérieur. Le jeune ami lui demanda : « que sait le sorcier pour penser que nos guerriers peuvent venir à bout de cette tribu sauvage ? »

– Voilà une question intéressante, répondit le Vieux Sage. Nous n’en savons rien effectivement. Que sais-tu, toi, de la situation ?

– Pas grand-chose. La venue du chef voisin peut nous faire croire que nous sommes en danger. Mais est-ce vrai ? Je suis venu ici parce que je voulais aider la jeune fille. Mais je me rends compte que je voulais surtout me faire bien voir d’elle. Maintenant que je suis là, si je réfléchis vraiment au problème, je comprends le rôle de l’alliance : deux tribus face à une seule ont toutes les chances de convaincre un éventuel ennemi de les laisser tranquille. Peu importe qu’il soit belliqueux ou non. Mais quelle va être l’intention de notre chef ? Voudra-t-il entrer en guerre pour chasser ces gens ? Ce serait légitime. Mais est-ce que ce serait juste ? »

La jeune fille le regardait avec intérêt. Quelle avait été son intention à elle ? Elle refusait ce mariage forcé et voulait pouvoir choisir son prétendant pour ensuite exercer la médecine pour sa tribu en continuant à être formée par les siens. Elle n’avait jamais pensé qu’à elle finalement. Et même imposer à des guerriers de se battre pour elle n’était qu’une preuve d’égocentrisme. Elle se sentit honteuse de son comportement. Mais elle ne souhaitait pas pour autant revenir en arrière. L’alliance pouvait peut-être se faire autrement entre les deux villages.

Soudain le plus âgé des amis repris la parole :

« La guerre n’est jamais juste. Tes proches meurent, tes amis sont blessés. Quel intérêt y a-t-il à vouloir une guerre. Nous ne savons rien de ce qui est prévu par les chefs, mais nous savons où nous pouvons agir, c’est dans la manière dont se fait cette alliance. Il est temps de montrer à la vieille génération que nous sommes prêts à prendre la relève. Qu’en penses-tu ? » demanda-t-il en se tournant vers la jeune fille.

Elle l’observa un instant avant de répondre. Décidément ces deux-là étaient très sages. Ils méritaient la plus haute des considérations.

« Je pense que nous allons descendre voir nos chef et père et leur dire notre façon de penser. Mais avant cela, nous devons réfléchir à la manière dont nous souhaiterions que nos villages s’allient. »

 

Le Vieux Sage les observait. Ce n’était pas la première fois qu’il observait la magie de la montagne joyeuse à l’œuvre, mais avec ces trois-là, cela avait pris une tournure vraiment magique. A eux trois, ils allaient révolutionner des siècles de tradition. Certains seraient allé au-devant des soi-disant ennemis pour connaître leur réelles intentions. D’autres auraient tout fait pour renforcer leur force guerrière. Mais voilà que ces jeunes voulaient changer le fondement de leur tribu. Il espérait de tout cœur qu’ils allaient réussir. Il pourrait vraiment en sortir de grandes choses. Alors il demanda aux deux garçons :

« Qu’est-ce qui vous a décidé à venir me voir ? »

Le plus jeune rougit. L’aîné toussa, gêné. Mais il répondit : « l’envie de prouver ma valeur en trouvant une solution bien meilleure que la leur. » Le plus jeune regardant par terre, dit simplement que ça lui permettait de passer plus de temps en compagnie de la jeune fille. Puis ils ajoutèrent, presqu’en même temps qu’ils avaient été impressionné par tout ce que la jeune fille leur avait raconté sur sa famille, et qu’ils avaient eu envie de partager aussi la sagesse de leur tribu.

« La voilà votre solutions mes enfants ! s’exclama le Vieux Sage : pour allier vos deux villages, faites des échanges, apprenez les uns des autres, entraidez-vous, mais pas seulement pour la guerre. Unissez-vous réellement. »

Les jeunes gens en restèrent cois. C’était si simple, pourquoi personne n’avait jamais pensé à cela. Les tribus gardaient toujours jalousement leurs connaissances et leurs secrets. Il était peut-être temps de passer à une autre façon de faire et de partager.

« Ils n’accepteront jamais, annonça la jeune fille. Même les membres de ma propre famille gardent certains secrets sans les dévoiler. Comment enseigneraient-ils à des étrangers ?

–  Cela mes enfants, ce sera à vous de le découvrir. Allez, il est temps pour vous de repartir si vous voulez rentrer avant la nuit. Vous avez encore quelques jours pour changer la situation.

Après avoir chaleureusement remercié le Vieux sage, les trois jeunes redescendirent la montagne joyeuse et rentrèrent au village. Ils ne parlèrent pas pendant tout ce chemin, trop absorbés par tout ce qu’il venait de se passer. D’un commun accord, ils décidèrent de se donner deux jours pour trouver la meilleure manière d’aborder le sujet, avant la bataille pour les beaux yeux de la jeune fille.

Le lendemain matin, la jeune fille fut obligée de rencontrer les jeunes hommes du village, pour qu’ils se présentent à elle et lui affirment leur volonté de la séduire en gagnant cette bataille. Elle resta disponible et courtoise, comme le voulait son père, mais dans sa tête ne pensait qu’à son projet d’alliance des sagesses. Elle savait qu’elle devait absolument faire en sorte que les deux chefs ne puissent pas refuser leur proposition pour que ce mariage n’ait pas lieu.

De leur côté, les deux amis furent chargés d’un nombre de tâches si important qu’ils n’eurent pas le temps de se poser pour réfléchir. Visiblement, leur incartade avec la jeune fille la veille n’avait pas plu. Comment allaient-ils bien pouvoir se retrouver pour discuter de leur plan ? Le plus jeune fut désolé de ne pouvoir croiser le regard de sa belle et il se demandait si elle serait obligée de choisir un de ses frères combattants. Quant à l’aîné, il était dégoûté que la seule valeur guerrière d’un homme soit considérée. Il ne serait jamais guerrier mais se sentait pourtant l’âme d’un dirigeant. Il était persuadé qu’il pourrait trouver une solution à cette situation délicate. Bien sûr la tribu avait besoin de guerriers, mais pas d’une guerre.

Ainsi passa le premier jour. La veille de la grande bataille pour les beaux yeux de la jeune fille, la chance fut enfin de leur côté. Tous les jeunes hommes s’étant présentés et s’entraînant, il ne restait que nos deux amis pour venir divertir la jeune fille. Il leur fallu promettre de rester dans le village, au vu et au su de tous. Ils acquiescèrent vivement et partirent tous les trois s’installer pour discuter dans un endroit suffisamment à l’abri des oreilles indiscrètes tout en étant visibles de tous.

La jeune fille remarqua la joie dans les yeux de son jeune compagnon et en fut secrètement réjouie. Mais elle préféra ne rien laisser paraître tant que la situation n’évoluait pas. Que se passerait-il si elle était finalement obligée d’épouser un guerrier ? Elle s’obligea à ne pas y penser et profita de la bonne humeur de ses compagnons. Elle leur raconta le défilé de la veille, la lenteur de cette journée à écouter chacun lui vanter ses mérites. Que connaissait-ils d’elle ? Aucun ne lui avait posé de question comme les deux jeunes amis l’avaient fait. Les garçons restèrent silencieux un moment. Puis l’aîné repris :

« Je suis désolé que nos chefs décident pour toi. Ce n’est pas juste. Ils te demandent de vivre dans un village que tu ne connais pas, au milieu d’inconnus et en plus d’épouser l’un d’eux. Cela doit te paraître bien cruel. »

La jeune fille eut envie de pleurer. Mais elle se reprit bien vite, leur rappelant qu’il ne restait qu’un jour pour trouver une solution. Comment allaient-ils pouvoir décider leurs chefs ? Il fallait prouver que leur alliance à tous les trois avait plus de valeur qu’un mariage incertain. Et empêcher des hommes de se battre pour elle. Mais quelle idée avait-elle eu là !

« Et si nous commencions déjà notre échange de connaissances ? demanda le jeune homme.

–  Que veux-tu dire ? »

Le jeune homme s’expliqua. La jeune fille pourrait faire le tour du village pour se présenter aux membres de la tribu et échanger avec eux sur leurs pratiques respectives. En commençant par les femmes. Si d’elle-même elle acceptait de transmettre un peu de ses connaissances, alors les femmes elles aussi souhaiteraient lui transmettre de leur savoir, ne serait-ce que pour prouver qu’elles en savent plus qu’une étrangère. L’idée ravie la jeune fille. En tant que fille de chef elle était au fait de toutes les techniques spécifiques de sa tribu, et sans risquer de tout dévoiler, elle pensait bien pouvoir échanger quelques astuces, surtout en ce qui concernait la médecine des plantes, ce qui était sa spécialité.

Ainsi pris forme cette deuxième journée, les trois amis partirent à la rencontre des femmes de la tribu pour échanger. D’abord méfiantes, celles-ci écoutèrent son histoire, lui posèrent des questions et peu à peu les langues se délièrent. Quand elle commença à parler de sa famille et de son amour des plantes, les femmes lui demandèrent conseil pour leurs problèmes de santé, pour leurs enfants, leurs hommes. La jeune fille prit vraiment plaisir à leur prodiguer soins et conseils. Les femmes lui dirent avec empressement qu’elles étaient ravies qu’elle vienne vivre avec eux puisqu’elle savait si bien guérir les maux. La voyant se rembrunir elles se turent. Alors la jeune fille tenta une nouvelle approche :

« Je pourrais aussi vous apprendre ce que je sais, pour que cela fasse partie des connaissances de votre tribu. Et en échange, vous pourriez m’apprendre comment vous faites d’aussi beaux tissages. Je n’en ai jamais vu de tels. Je serais vraiment curieuse de connaître votre technique pour rendre les vêtements aussi légers que chauds.

– Et tu voudrais partager cela avec ta tribu ? demanda une vieille femme. Tu voudrais que nous te partagions ce savoir si jalousement gardé ?

– Pourquoi pas ? répondit la jeune fille. Ce serait bien un échange équitable, non ? »

Les femmes se consultèrent du regard. La vieille femme dit alors qu’elle donnerait sa réponse avant la fin de la journée. Chacune sentait qu’il se jouait là quelque chose d’important. Quant à la jeune fille, elle eut l’impression de remettre son avenir entre les mains de ces femmes. Mais une véritable lueur d’espoir s’alluma dans son cœur. Ils repartirent tous les trois le cœur plus léger. Les deux amis se demandaient ce qu’ils pourraient bien échanger eux aussi comme savoir. Ils avaient bien une technique de pêche, connue d’eux seuls puisqu’ils en étaient les inventeurs. Ils demandèrent à la jeune fille de les emmener voir son père. Ils allaient lui proposer une partie de pêche et tâter le terrain de l’échange culturel. Le chef fut ravi de cette proposition et il fut décidé que les trois jeunes gens et les deux chefs se retrouveraient après le repas pour une après-midi à la rivière.

 

Une fois sur place, les jeunes amis commencèrent la démonstration de leur technique de pêche, sans prononcer un mot. Même leur chef en fut surpris. Cette technique si personnelle semblait vraiment efficace. Il comprenait maintenant pourquoi les deux amis étaient toujours chargés de cette tâche. Ils étaient vraiment les meilleurs. Le père de la jeune fille observa, et même s’y essaya avec plus ou moins de succès. Puis il se tourna vers son allié en lui demandant :

« M’autoriseriez-vous à apprendre cette technique à mes hommes et à venir pêcher ici de temps en temps ? Cette pratique est vraiment agréable et notre village dans les terres ne nous permet pas de manger du poisson. En échange bien sûr, je pourrais demander à mes hommes de vous apprendre notre technique de chasse la plus spécifique. »

Les jeunes gens jubilaient. Le temps leur sembla comme suspendu en attendant la réponse de leur chef.

« C’est un échange qui me parait des plus fructueux pour chacun de nous. Oui, il me plaît et j’ai hâte de découvrir le talent de vos meilleurs chasseurs. »

La jeune fille raconta alors aux deux chefs l’échange qu’elle avait proposé aux femmes du village. Son père la regarda un instant et lui demanda : « mais que mijotes-tu là ma fille ? Et vous jeunes gens, qu’espérez-vous vraiment de tout ceci ? »

Personne n’osa répondre. Le moment était crucial. Pourtant c’est l’aîné des amis qui décida de répondre courageusement :

« Nous souhaiterions que vous nous parliez de la véritable motivation de votre demande d’alliance. »

Le chef ne put s’empêcher de sourire en coin tant ce jeune homme était téméraire. Pourtant il savait qu’il avait raison, mais malgré toutes ses ruses de vieux Sioux, il n’avait pas su tirer les vers du nez de son acolyte. Le père de la jeune fille la fusilla du regard. Elle avait donc vendu la mèche. Mais au pied du mur, il jugea préférable de jouer franc jeu et s’expliqua. Une grande tribu avait été aperçue se dirigeant vers leurs Terres. Des hommes, des femmes, des enfants, mais surtout de nombreux et puissants guerriers semblait-il, et il avait pris peur. Sur les conseils de son sorcier, il avait imaginé faire honneur à leur voisin en offrant sa fille en mariage. C’était une pratique courante qui permettait de s’allier des forces supplémentaires si besoin. Cette fois les enjeux et la demande étaient clairs. L’aîné des amis brûlait d’intervenir, mais il savait que c’était à son chef de parler. Pourtant c’est la jeune fille qui prit la parole :

« Père, je sais que vous faites au mieux pour notre village, notre tribu et même pour moi. Je vous en suis reconnaissante de tout mon cœur. Mais votre demande est un lourd tribut pour moi et je souhaiterais que vous écoutiez tous les deux notre proposition. Oui, nous désirons une alliance, mais pas un mariage avec un inconnu. Oui, nous souhaitons pouvoir nous entraider en cas d’attaque ennemie, mais pas seulement. Chacune de nos tribus a des ressources inconnues de l’autre et nous aurions un véritable intérêt à mettre en commun nos connaissances au lieu de les cacher jalousement pour faire valoir une prétendue supériorité. Arrêtons de nous espionner et entamons un véritable partage. Cela nous rendra tous plus riches. »

Cette jeune fille était véritablement courageuse se dit le jeune ami. Son admiration ne fit que croître. Son chef interrompit son rêve en demandant comment ils voyaient les choses puisque visiblement ils y avaient réfléchi tous les trois. Alors il prit la parole, et lui si discret d’habitude fut surpris de son assurance :

« Pour commencer, nous pourrions poursuivre l’apprentissage de la pêche et de la chasse avec les meilleurs d’entre nous, et d’un autre côté, les femmes pourraient apprendre notre tissage en échange de connaissances sur les plantes médecines. Puis nous pourrions proposer chaque années un échange entre les jeunes des villages pour apprendre à nous connaître. Et si des unions se faisaient entre nous, ce serait à vous chefs de décider dans quel village le couple s’installerait en fonctions des désirs de chacun mais aussi des besoins de la tribu. La suite est à inventer au fur et à mesure des découvertes que nous pourrions faire ensemble. »

Il s’arrêta en réalisant que la jeune fille le regardait avec un grand sourire. Il se sentit soudain très audacieux d’avoir osé dire à deux chefs émérites ce qu’ils devaient faire. Pourtant nulle animosité dans leur regard. De la bienveillance pour l’un, de la fierté pour l’autre. En effet le père de la jeune fille était touché par cette volonté d’unir les tribus de manière à améliorer les connaissances de chacun et le chef fier de voir cette nouvelle génération si sage. Les deux hommes échangèrent un regard et le père de la jeune fille résuma la situation : « on dirait que la relève est assurée ! »

A leur retour au village, la vieille femme attendait la jeune fille pour lui dire qu’elle acceptait sa proposition. La bataille pour les beaux yeux de la jeune fille fut donc annulée. Il y eut bien quelques protestations, mais tous convinrent que ce n’était pas juste d’épouser un ou une inconnu et renoncèrent sans trop d’histoires. Il fut décidé que l’aîné des amis s’occuperait des relations entre les villages. Pour la première année, la jeune fille resterait vivre ici pour apprendre le tissage et enseigner les plantes médecines. Un jeune homme de ses amis serait envoyé pour apprendre à pêcher. Ainsi nos jeunes purent faire plus ample connaissance, et la jeune fille finit par offrir son manteau au plus jeune des deux amis, non pas le plus valeureux guerrier, mais assurément le plus sage de tous.

L’aîné parti quelques temps plus tard à la découverte du village désormais ami pour y apprendre la chasse. Il y fit la rencontre de la plus belle des femmes et bientôt ils se marièrent. Tous reconnaissaient son courage et son talent pour prendre les bonnes décisions au bon moment. Quand la grande tribu arriva sur les Terres du père de la jeune fille, les deux chefs décidèrent d’aller à leur rencontre pour découvrir pourquoi une tribu au grand complet était obligée de déménager. Ce ne fut pas sans surprise ni rebondissement – et ça c’est une autre histoire – mais tout finit par rentrer dans l’ordre.

Ainsi se termine l’histoire des valeureux hommes qui s’aimaient comme des frères. Jusqu’à la fin de leur vie, ils partagèrent leurs connaissances et leur sagesse. L’aîné devint le chef reconnu de son village et le plus jeune fut le conseiller de bien des générations. Quant à la jeune fille, elle enseigna jusqu’à la fin de sa vie toutes ses connaissances des plantes médecines et sa notoriété dépassa de loin les Terres des deux villages.

 

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Les hommes jaguars

 

Les histoires d’Alakawa

 

Je vais te partager une histoire de ma tribu.

Un jour advint qu’un jaguar vint rôder autour de ma tribu. Les guerriers voulaient l’éloigner, voire le tuer, mais le Vieux Sage les en empêcha. « Mais pourquoi ? demandèrent-ils. Devons-nous attendre qu’il nous blesse ou tue l’un de nous pour agir ? » Le Vieux Sage ne répondit pas, mais il refusa tout net qu’on lui fasse le moindre mal. Même s’ils ne comprenaient pas ses motivations les guerriers respectaient le vieil homme et se contentèrent de surveiller la bête.

Le jaguar, lui, restait toujours à une certaine distance du village, ne s’en approchant jamais, mais toujours dans le champ visuel des guerriers. Cela dura une saison, puis il disparut.

L’année suivante, à la même époque, le jaguar revint. Il resta dans les environs du village, sans jamais s’en approcher et de nouveau le Vieux Sage interdit aux guerriers de s’en occuper. Et ainsi trois années de suite. La Quatrième année, alors que les guerriers attendaient l’arrivée du jaguar, celui-ci ne vint pas. Après maints et maints palabres, les guerriers décidèrent de partir à sa recherche. Ils envoyèrent les meilleurs d’entre eux et comme le Vieux Sage ne leur dit rien, ils s’engagèrent à sa piste. En vain.

Par contre, quelle ne fût pas leur surprise en découvrant en chemin une tribu ennemie depuis longtemps oubliée. Les guerriers les avaient chassés de leurs Terres il y avait bien longtemps et voilà qu’ils revenaient. Etant les meilleurs guerriers de leur tribu, ils étaient prêts à les chasser de leur territoire sans plus attendre. Pourtant quelque chose les retenait. Comme si le vieux sage leur soufflait d’attendre et d’observer. A l’abri des regards, ils observèrent leurs ennemis. Ce n’était pas des guerriers. Il y avait des femmes, des enfants, toute la tribu au grand complet, sauf les guerriers. Mais que se passait-il ? Pourquoi déplacer toute une tribu dans un territoire ennemi ? Ils dépêchèrent un messager vers leur chef et le Vieux Sage. Celui-ci ne leur dit qu’une chose : « patience ». La réponse viendra d’elle-même.

Le fait est que la tribu, après quelques jours de pause, repris son chemin et disparut de leurs Terres. Soulagés, les guerriers reprirent leur quête du jaguar, et enfin ils le trouvèrent. Cela les rendit vraiment joyeux, mais en même temps tout penaud. Et maintenant, que devaient-ils faire ? Ils se demandaient quel était le sens de tout cela. Ils retournèrent voir le Vieux Sage et l’interrogèrent.

« Vous êtes des guerriers, fiers et forts. Vous avez reconnu la force du jaguar puisque vous le considériez comme un ennemi à abattre. Et pendant tout ce temps où vous l’observiez, vous avez appris. Ainsi, lorsque vous avez rencontré nos ennemis, vous avez agi en jaguar. Observer et attendre. Si le jaguar vous avait attaqué, vous auriez été prompts à le tuer. Il le savait. Lui aussi vous observait. Pareil pour nos ennemis. Ils vous savaient là, prompts à attaquer et sont partis d’eux-mêmes. Parfois, reconnaître qu’une bataille n’est pas utile prouve plus votre valeur et votre bravoure que la bataille elle-même. C’est l’enseignement du jaguar. »

Forts de cette nouvelle compréhension, les guerriers remercièrent le Vieux Sage pour cet enseignement, se demandant s’il n’avait pas convoqué lui-même l’esprit du jaguar pour les enseigner. Toujours est-il que depuis ce jour, les guerriers de ma tribu se nomment eux-mêmes les hommes-jaguars.

 

Et que la Lumière nous accompagne pas à pas !

La libellule et la dragonne

Réponse aux questions posées pour le 7 août:

Mes chers enfants. Vous vous inquiétez. Cela semble légitime dans certains cas, on ne sait jamais ce que le futur nous réserve. Sachez que nous, Anges, vous accompagnons à chaque pas si vous le demandez. Nous serons toujours présents tant que vous nous accueillez dans vos vies.

Vos demandes aujourd’hui sont nombreuses et diverses et nous vous en remercions. Nous allons répondre à chacun dans votre cœur en vous partageant cette histoire.

Il était une fois une petite libellule nommée Rémi qui s’inquiétait de son avenir. Surprenant pour une libellule me direz-vous, n’est-elle pas censée voler, manger, se reproduire? Mais voilà, ce n’était pas une libellule comme les autres. Elle avait conscience qu’elle pouvait donner un sens à sa vie. Mais que faire quand on est libellule pour réussir ce challenge ? Elle essaya bien d’en parler autour d’elle au gré de ses rencontres en demandant à chacun quel était le but de leur vie. « Faire du miel » lui répondit l’abeille, « déployer mes ailes de papillon » lui dit la chenille, « voler, manger, me reproduire » lui dit encore la guêpe. Tous semblaient d’accord que cette question n’avait pas beaucoup de sens et Rémi se sentait perdu. Pourquoi était-il le seul à se poser ce genre de question ? C’était venu d’un coup, un matin, au lever du soleil. Il s’était senti tellement bien à sentir la chaleur sur ses ailes que soudain il en voulut plus. Il se dit qu’il voulait vivre chaque instant de sa vie aussi intensément que ce matin là, avec le même bonheur au cœur.

Alors pour trouver ce bonheur, il décida qu’il lui faudrait une compagne, une belle libellule qui lui soit fidèle. Il ne voulait plus s’accoupler au gré de ses rencontres, il voulait quelque chose de plus, un sentiment qu’il n’arrivait pas encore à définir. Mais il faudrait aussi que dame libellule veuille donner un sens à sa vie, comme lui. Alors à chaque femelle qu’il rencontrait, au lieu d’entamer avec elle une danse de séduction, il lui parlait de la chaleur du soleil sur ses ailes ce matin là, de l’importance d’être heureux et comment le rester toute sa vie de libellule. Mais clairement ces dames n’étaient pas très réceptives. A partir du moment où elles comprenaient qu’il ne s’accouplerait pas avec elles, elles le dédaignaient et le plantaient là avec ses rêves incompréhensibles. Rémi pensa baisser les ailes, renoncer à ce rêve mais il ne voulait pas abandonner l’idée du bonheur. Il en était là de ses réflexions quand il se retrouva face à une immense dragonne d’eau. La bête était énorme par rapport à lui, mais il perçut qu’elle le regardait d’un œil doux et profond. Rémi se posa sur une feuille non loin d’elle et lui rendit son regard. « Quelle drôle de rencontre » songea-t-il.

Soudain, il entendit la voix de la dragonne dans sa tête. Les animaux communiquent plutôt par images et même s’il savait cela possible, son premier réflexe fut de fuir. La dragonne se tut et attendit, toujours posant sur lui ce regard apaisant. Alors il se raisonna. Cet animal, même énorme, était végétarien, il le sentait. Il ne risquait rien. Ce n’était pas un oiseau ou un prédateur. Mais cette voix ! Elle était tellement grave et profonde qu’il s’était senti vibrer de la tête jusqu’au bout de ses pattes.

« Bonjour, lui dit la Dragonne lorsqu’il fut revenu sur la feuille. Je m’appelle Eludil. Tu me sembles bien perplexe pour une libellule. Que t’arrive-t-il ? »

Rémi la regarda, interdit. Comment savait-elle ce qu’il se passait dans son esprit ? Comment avait-elle pu sentir ses doutes et ses peurs, elle, la dragonne que rien ne devait effrayer ? Il réalisa soudain qu’il la regardait la gueule ouverte et il saisit un éclair d’amusement dans le regard d’Eludil. Il se reprit, essaya de trouver une pose qui le mettait en valeur et lui répondit :

« Bonjour Eludil, je m’appelle Rémi et je cherche le bonheur.

– Quelle merveilleuse quête, lui répondit-elle. Et où le cherches-tu, ton bonheur ?

– Et bien… » hésita-t-il un peu gêné. Il se demandait ce que la dragonne penserait de son idée de la fidélité. « J’aimerais trouver une compagne libellule qui me ressemble, voir mes petits grandir et leur apprendre ma façon de voir la vie.

– Ça alors ! Tu es la première libellule que j’entends réfléchir ainsi. Et pourtant j’en ai vu des libellules en mille ans d’existence. Comment en es-tu arrivé à te dire qu’il te fallait une seule compagne ? Ce n’est pas dans ta nature. »

Rémi ne savait que répondre. Il avait toujours été observateur. Il avait ainsi remarqué que certains animaux étaient plus fidèles et l’idée lui avait plu. Il réalisa soudain qu’avoir une seule compagne toujours présente à ses côtés lui permettrait de ne plus devoir chercher à s’accoupler, de ne plus se demander s’il aurait la chance de trouver une femelle pour satisfaire ses besoins. C’était ça « le plus » qu’il voulait : ne plus avoir peur de ne pas trouver ce dont il avait besoin.

Eludil l’observait de son regard doux et profond, suivant avec intérêt les méandres de ses réflexions. Rémi s’en rendit compte. Il lui demanda:

– N’as-tu jamais peur, toi qui es si puissante et que rien ne peut arrêter ?

– J’ai des limites, comme tout le monde. Et j’ai eu peur autrefois. Lorsque nous étions en guerre avec les hommes, j’avais peur pour mes enfants, pour mon peuple. Je me demandais quel avenir la vie allait bien pouvoir leur réserver.

– La guerre avec les hommes ? interrogea Rémi. C’était donc vrai.

– Hélas, oui ! Et nous ne sommes plus que quelques dragons éparpillés de par le monde. C’était il y a bien longtemps, dans ma jeunesse. Et tous mes dragonneaux ont été tués.

– Mais c’est affreux ! dit-il la regardant, désespéré. Puis il ajouta : tu as des prédateurs toi aussi ?

– Notre race s’éteint. Je suis la dernière dragonne d’eau. Je voulais le bonheur moi aussi, pour moi, pour les miens. J’en voulais plus et je me suis jetée à corps perdu dans la bataille. Nous perdions du territoire et je voulais de l’espace pour mes petits. Je voulais qu’ils puissent vivre, manger et se reproduire en toute liberté. J’y ai travaillé d’arrache pied, y donnant toute mon énergie, mes crocs et mes griffes. Pour rien. Même pire: j’ai tout perdu.

– Mais alors, lui dit Rémi songeur, tu n’as pas trouvé le bonheur que tu cherchais ? Est-ce une quête vaine ?

– Oh si, j’ai fini par le trouver. J’ai passé un pacte avec les hommes pour avoir un territoire qui me convienne, qui ne les empêche pas de s’expanser comme ils le veulent et je crois qu’il ont fini par m’oublier. J’ai mis deux siècles à me remettre de mes blessures physiques et morales. Je n’avais plus rien à perdre, mais plus personne non plus à qui parler, avec qui jouer, folâtrer. Plus personne à aimer.

– Aimer ? demanda la libellule.

– Comme cette compagne fidèle que tu souhaitais. C’est de l’amour. Un sentiment qui te porte et t’enthousiasme. Un sentiment qui te fais sentir vivant. Si je l’avais compris plus tôt, je ne me serai pas autant battue.

– Pourquoi ? Ce n’était pas de l’amour de te battre pour les tiens ?

– Non, c’était de la vengeance, de la rage et du désespoir. Mais pas de l’amour. Ce que j’ai fini par comprendre, c’est que j’ai attiré cette situation de guerre. Je n’étais pas mauvaise, juste décalée de moi. Et à trop chercher ce bonheur dans ma descendance, dans la nourriture, dans la satisfaction de mes désirs, je suis devenue quelqu’un qui passe à côté de sa vie.

– Mais alors, où dois-je le chercher le bonheur ? S’il n’est pas dans le partage d’une vie avec une jolie libellule fidèle, dans la sécurité d’une nourriture abondante, dans la joie de voir ses petits grandir et envahir le monde, où est-il ?

– Dans ton cœur. Quand tu arrêtes de douter et que tu fais tes choix. Quand tu laisses la vie te guider. Quand tu laisses le soleil te réchauffer et les êtres qui te ressemblent venir à toi.

– Tu crois qu’on se ressemble ? lui demanda Rémi. Cette idée était vraiment amusante, lui si petit et elle tellement immense.

– Oh oui ! On se ressemble. Moi aussi j’ai cherché ce « plus » dans ma vie. J’ai capté ça quand je t’ai vu et je me suis dit qu’en te parlant de mon expérience, je te ferai peut-être gagner du temps.

– Je te remercie, je vais réfléchir à tout ce que tu m’as dit. Est-ce qu’on pourra se revoir ?

– Je ne bouge plus trop de ce lac maintenant. Chaque fois que tu voudras me voir, viens te poser sur cette feuille et pense fort à moi, je sentirai ta présence.

– Merci Eludil, je suis vraiment touché que tu aies pris du temps pour moi.

– Cela m’a fait plaisir. Maintenant, je vais chercher de quoi manger, c’est un plaisir sans pareil de dénicher mes plantes favorites. A bientôt Rémi, prends soin de toi !

– A bientôt Eludil ! Et merci pour tout.

Et il s’envola. Eludil l’observa encore un instant. Son vol semblait un peu plus assuré, même s’il était encore perplexe. Quel drôle de petit être ! Si elle avait pu imaginer un jour philosopher avec une libellule, à coup sûr elle se serait traitée de folle !

Rémi, lui ne savait que penser. Mais il réalisa que la faim le tiraillait aussi se mit-il en chasse. Il prit un plaisir intense à pourchasser quelques mouches et fourmis volantes et réalisa soudain que s’il essayait de faire un élevage de mouche comme il l’avait imaginé un moment, jamais il ne pourrait prendre autant de plaisir ! Il en était là de ses réflexions quand une magnifique femelle s’approcha de lui. Il entama une danse de la séduction avec elle et un grand bonheur l’envahit quand ils s’accouplèrent. Il n’en revenaient pas. Il se sentait aussi bien que ce matin là, au soleil, en faisant exactement ce qu’il était censé faire, voler, manger et se reproduire. Mais pourquoi avait-il voulu plus ? Il se sentit apaisé. Il repensa à Eludil, vola au dessus du lac en rase motte – une sensation délicieuse décidément – et il pensa très fort : « Eludil, j’ai compris ! »

 

Les réponses à vos questions se trouvent là, dans la présence à ce que vous faites. Etes-vous totalement en accord avec qui vous êtes dans vos choix ou cherchez vous en plus car vous avez peur – de manquer, de ne pas bien faire, de ne pas être parfait(e) ? Que choisissez-vous de vivre et comment ? Faites confiance à la vie et chaque acte que vous poserez sera le bon, et chaque choix que vous ferez vous mènera dans la meilleure direction pour vous.

Je vous propose, moi, Ange Diri, de vous accompagner chaque jour de cette semaine puisque vous avez fait une demande particulière. Pour cela, appelez-moi le matin à votre réveil. Appelez-moi dans la journée si vous vous sentez en difficulté. Prenez trois grandes inspirations, posez-moi votre question, en rapport avec la demande initiale et je vous guiderai dans vos choix.

Souriez à la vie, remerciez de ce qu’elle vous offre chaque jour, même si un moment cela ne vous semble pas suffisant. Aidez-vous, aimez-vous !

Soyez bénis dans le cœur des Anges !

Ange Diri

Et que la Lumière nous accompagne pas à pas !

Comment laisser être la vie ?

 

En ce moment je me pose beaucoup de question sur le laisser être. Pour moi, pour mes enfants, ce n’est déjà pas simple. Et quand je vois dans quel état nous sommes en train de mettre notre planète je me pose encore plus de questions. Après avoir passé un bon moment à méditer à ce sujet, j’ai décidé de poser la question à l’intéressée : la Vie… Voici sa réponse :

« Je vais te raconter une histoire.

Il était une fois, un petit moineau persuadé qu’il était né pour sauver le monde. Tout le monde le raillait. Lui, si petit, que pourrait-il bien faire pour sauver le vaste monde ? Petit moineau se découragea, pourtant, au fond de lui, il était sûr que c’était possible, il voulait croire à son histoire. Il était là pour ça. Alors le petit moineau décida de suivre sa route. Il quitta ceux qui doutaient de lui et chercha des gens, animaux ou autres qui croiraient en lui.

La première personne qu’il rencontra fut un hérisson. Il s’était fait mal à la patte et avait bien du mal à se déplacer. Le petit moineau lui proposa de regarder sa patte et il y trouva une vilaine écharde. Avec son petit bec, il n’eut aucune difficulté à lui enlever. Tout de suite, le hérisson se sentit mieux. Petit moineau laissa éclater sa joie en une joyeuse trille qui mit du baume au cœur du hérisson. En effet, celui-ci était triste, comme il était blessé, il avait perdu sa famille de vue et ne savait plus où la chercher.

« Aucun problème lui dit le petit moineau. Je vais voler pour toi à leur recherche et ensuite je te guiderai vers ta famille.

– Tu peux vraiment faire ça, toi, si petit ?

– Bien sûr je peux, regarde  » Et il s’envola !

Petit moineau vola à droite, à gauche, voleta entre les arbres et dans les hauteurs du vent frais. Nulle trace d’une famille de hérissons. Il allait baisser les ailes quand son attention fut attirée par des pleurs. Interloqué, il descendit vers le sol et aperçut un autre moineau blessé. Son aile semblait mal en point. Le petit moineau se demandait bien ce qu’il pouvait faire pour l’aider, il se sentit soudain inutile. Il s’agissait en fait d’une jeune demoiselle moineau, et sans la protection d’un arbre, elle risquait de ne pas passer la nuit. Sans compter qu’il n’avait pas réussi non plus à retrouver la famille de son ami hérisson. A défaut de mieux, il proposa à la jeune dame de se poser sur un lit de feuille qu’il lui prépara et alla chercher le hérisson pour qu’ils trouvent une solution tous ensemble.

Quand ils furent réuni tous les trois, le jour tombait. Le hérisson proposa de creuser un petit terrier confortable où ils pourraient tous s’installer. Cela semblait tellement étrange aux deux oiseaux qu’ils ne savaient que dire. Mais le hérisson commença son ouvrage et avant la nuit, les trois amis furent installés en sécurité. Petit moineau désespérait. Il voulait sauver le monde et le voilà bloqué sous terre avec un hérisson perdu et un moineau à l’aile cassée. Il était minable. Tout cela le dépassait. Pourquoi donc avait-il cru qu’il pourrait sauver le monde ? Après avoir tourné la question dans tous les sens, il finit par s’endormir.

Le lendemain matin, le petit moineau se sentait mieux, il avait fait un drôle de rêve pendant la nuit. Une étoile lui avait parlé de son avenir et même s’il ne se souvenait pas de tout, il sentait que l’espoir était revenu dans son cœur. De joie, il se mit à chanter de tout son cœur. Réveillant ses amis, il sortit de leur cachette et sauta dans l’herbe à la recherche de nourriture. Son cœur était joyeux et léger et il continua son chant lumineux. A ses côtés, le hérisson et la petit femelle moineau ne bougeaient pas, se contentant de l’écouter bouche bée. Jamais un moineau n’avait chanté comme lui ce matin. Son chant réchauffait les cœurs, illuminait les esprits, apaisait les peurs et les souffrances. Ses deux amis n’en revenaient pas tant ils se sentaient bien. Soudain le petit moineau remarqua l’attitude de ses amis, puis il vit aussi d’autres animaux autour de lui qui semblaient l’écouter en silence. Intimidé, il se tut.

– Comment fais-tu ça ? Lui demanda le hérisson

– Faire quoi ?

– Nous rendre si heureux, rien qu’en chantant !

Alors petit moineau regarda tous les animaux présents les uns après les autres et il les vit tous hocher la tête approuvant les paroles du hérisson.

– Mais je ne sais pas comment je fais, je chante, je suis heureux, c’est tout !

– Tu es un véritable magicien, affirma une belette tout proche, je me sentais énervée ce matin et maintenant je suis toute apaisée.

– Moi j’ai eu peur après avoir croisé une voiture sur la route et voilà que je me sens en sécurité à nouveau depuis que j’ai entendu ton chant rajouta un écureuil.

Petit moineau très gêné, remercia tout le monde et recommença à picorer dans l’herbe. Il n’en revenait pas. Que s’était-il passé ? Chacun finit par repartir à ses occupations et les trois amis se retrouvèrent à nouveau seuls.

– Arrêtez de me regarder comme ça, je n’ai fait que chanter !

Pourtant dans son cœur, il comprenait bien que quelque chose d’important venait de se produire. Il devait s’entraîner et essayer de chanter le plus beau chant du monde. Alors chaque jour, petit moineau s’entraîna. Il continua à chercher la famille du hérisson, en vain, s’occupa patiemment de son amie à l’aile blessée jusqu’à ce qu’elle guérisse et il chantait, chantait, chantait, cherchant la note juste, la vocalise parfaite. Mais la magie n’opérait plus. Plus jamais les animaux ne s’arrêtèrent en extase devant son chant. Pourquoi ? De nouveau il eut l’impression que personne ne pouvait le comprendre et un matin, il décida de repartir à la recherche de gens qui croiraient en lui. Il dit adieu à ses amis. Ceux-ci furent tristes de sa décision. Mais petit moineau ne pouvait décemment pas rester auprès de gens qui ne croyaient pas en lui. Alors son amie, dont l’aile était guérie lui fit remarquer :

 » Mais est-ce que tu crois en toi ? »

Le petit moineau en fut abasourdi. Comment osait-elle ? Bien sûr qu’il croyait en lui, c’était bien pour ça qu’il partait, pour prouver au monde qu’il avait raison !

« Mais, répondit-elle, tu m’as sauvé, sans toi je serais sûrement morte à l’heure qu’il est, alors que je peux à nouveau voler. Grâce à toi et à hérisson que tu m’as fait rencontrer, j’ai changé mon monde, je me suis adaptée et maintenant je me sens plus forte que jamais !

– Moi aussi tu m’as sauvé, surenchérit le hérisson, tu as soigné ma patte, et alors que je me croyais perdu, tu m’as offert un foyer et une famille. Ne pars pas s’il te plaît !

– Je vous ai peut-être sauvé, répondit le petit moineau, mais je dois sauver le monde, vous comprenez ? Vous n’êtes pas le monde !

Le petite femelle se retourna et s’envola en pleurant. Le hérisson le regardait, déçu. Petit moineau n’en tint pas compte, il s’envola vers un nouvel horizon. Il vola, s’arrêtant à peine, une nuit, un jour, une nuit encore et un matin, il se retrouva face à une immense étendue d’eau. Il aperçut un héron non loin de là, ainsi que plusieurs mouettes. Alors il testa son chant. Rien ne se produisit. « Ils ne comprennent rien » pensa-t-il, alors il longea la côte à la recherche d’êtres qui le comprendraient. Cela dura une année. Une année à essayer ses meilleurs chants, ses plus belles vocalises sans jamais toucher qui que ce soit. Il était de plus en plus désespéré. Que lui avait donc dit l’étoile de son rêve pour que son chant ce matin là soit si magique ? Et soudain, il se souvint. Elle lui avait dit qu’il chercherait longtemps à l’extérieur ce qu’il avait depuis toujours dans son cœur. Et que le jour où il ferait enfin le lien entre l’intérieur de son cœur et ce que la vie lui offrait à l’extérieur, alors il serait en mesure de sauver son monde. C’est ce qui l’avait rendu si heureux ce matin là, de savoir qu’il y arriverait. Comment avait-il pu oublier cela ? Pourquoi avait-il cherché à faire les plus belles vocalises possibles ? La magie ne venait pas de la technique, elle venait de son cœur ! Et son cœur, c’était… c’était… Mais oui, c’est cette jeune demoiselle moineau qui avait fait battre son cœur ainsi, c’est son ami le hérisson qui leur avait créé un abri, c’est la nourriture qu’il picorait dans l’herbe joyeusement avec ceux qu’il aimait. Comment avait-il pu louper tout cela ? Il devait rentrer. Tant pis s’il ne sauvait pas le monde, tant pis s’il ne faisait pas les meilleures vocalises du monde. Sa place était auprès de ceux qu’il aimait. Mais n’était-ce pas trop tard ?

Il vola jour et nuit, nuit et jour. Un an, c’est loin pour un moineau, mais son cœur le guidait. Enfin il retrouva la côte, puis la forêt, puis l’arbre. Il avait peur. Si peur. Alors il pensa à ses amis et il entonna un chant tout doux, le chant de son cœur, un chant qui demandait pardon, un chant qui parlait d’amour, un chant d’éveil. Il ne savait toujours pas si ses amis étaient encore là, mais il sentit des animaux s’approcher et écouter, comme au premier jour. La magie était là, il ouvrait son cœur. C’est alors qu’il l’entendit : d’abord timide, un voix lui répondait. Elle semblait triste, puis en colère, puis plus douce et aimante. La petite femelle moineau le rejoignit sur sa branche et le regarda dans les yeux. Ce qu’il vit le fit frissonner jusqu’au bout de ses ailes. L’amour venait de le sauver. »

Et que la Lumière nous accompagne pas à pas !